Typographie

Jean-Pierre Charbonnier, le passionné

La typographie est un art. Maîtriser son usage est un exercice qui demande du temps et de l’application. Fin des années 90, étudiant en école d’arts graphiques, j’ai eu la chance – oui la chance – d’avoir un professeur incroyablement exigeant et sévère sur le sujet qui tantôt faisait pleurer certains camarades et tantôt nous fascinait quant à sa maîtrise sur le sujet.

abécédaire

Monsieur Charbonnier,

M. Charbonnier enseignait à l’école Sornas ainsi qu’à l’Académie Charpentier de Paris. Parallèlement, il exerçait encore pour quelques clients mais son envie de transmettre était plus forte.
Impossible de lui donner un âge, mais à tout évidence il avait terrorisé d’autres élèves avant nous. Un bon gaillard. Toujours habillé pareil – mais propre – avec un pantalon en velours épais, une chemise boutonnée jusqu’en haut et un pull col V par temps frais. Sa canne, qu’il ne quittait jamais, l’aidait à déambuler dans les couloirs de l’école rue Saint Honoré. Il faut dire, il avait les hanches qui coinçaient et qui devaient le faire souffrir vu les grimaces qu’il lâchait au moment de s’installer dans la petite salle de cours. Une fois en place, il ne bougeait plus. Nous non plus d’ailleurs.

L’homme n’était franchement pas drôle et l’ambiance dans la salle était pour le moins studieuse. Il n’était pas hermétique à la PAO est plein essort mais la considérait comme un outil qui ne remplacerait jamais l’œil du professionnel. Il avait raison. Aussi, il tenait à nous apprendre durant ses cours les bonnes règles typographiques : son histoire, son usage, sa composition, ses classifications et surtout comment les dessiner. Il était incollable !

Les belles lettres

J’aimais beaucoup la pratique du dessin de lettre. Cela nous obligeait à beaucoup d’application et le respect des proportions de manière générale. Il nous rappelait souvent combien il était important de savoir dessiner de belles lettres en rendez-vous client pour proposer spontanément une maquette à main levée. Pour lui, interdiction de dessiner des lettres bancales qui nous feraient passer pour des « guignols ».

Les travaux maison n’étaient pas des plus amusants. Il nous donnait des lettres, des abécédaires entiers (pendant les vacances) ou des logos (Coca Cola…) à dessiner à l’encre de Chine sur carte à gratter. Cela nous paraissait d’une autre époque mais impossible de lui en faire part. Pour lui c’était la base de l’appréhension de la lettre et aujourd’hui je me rends compte qu’il avait sincèrement raison.
On commençait par tirer 2 lignes parallèles pour définir la hauteur des lettres. Ensuite, à l’aide d’équerre, compas, perroquet, règle et critérium nos lettres prenaient forme avant de les napper d’encre de Chine avec nos Rotrings de différentes épaisseurs. Étrangement, je mettais beaucoup d’application dans cet exercice. Je gommais beaucoup et me lavais les mains régulièrement. Impossible de rendre un travail souillé à Jean-Pierre. Inévitablement, on utilisait des lames X’Acto qui nous permettaient de rattraper légèrement les loupés.

Les jours de rendu, l’homme était redoutable ! Nous étions priés, problème de hanche oblige, de lui déposer nos cartes à gratter sur le coin du bureau. Il les prenait une à une avec ses bonnes pognes sans regarder le nom de l’auteur inscrit au dos. Pas un mots. Lunettes sur le bout du nez, il les scrutait avec une petite moue. Et la sentence tombait ! « Encore un original », « un qui se fout de moi », « celui-là a terminé dans le RER en venant »… Parfois, et assez souvent sur mes travaux, il lâchait un peu surpris un « pas mal ». J’étais fier.
Alors que nous avions tous passé plusieurs heures sur l’exercice, il prenait son crayon de bois 2B parfaitement taillé et entourait toutes les erreurs qu’il décelait : une bavure, une courbe qui « tournait pas », un mauvais remplissage, une tâche… Rien ne lui échappait. Il marquait la note au dos qui n’était pas du tout négociable. Il découvrait au même moment le nom de l’élève qu’il aimait connaître à la fin pour ne pas être influencé. Les jours bien lunés, il s’autorisait un peu d’humour : « dites donc, vous avez payé quelqu’un pour vous le faire ? ». Un véritable show qui nous plaisait finalement. Même les moins habiles de la promotion écoutaient ses conseils tellement convaincus par son expertise.

 

L’héritage du maître

Aujourd’hui, son enseignement m’aident beaucoup dans l’équilibre des logos, l’approche de lettres et me permettent de dessiner de belles lettres lors d’un crayonné rapide. Sa vision positive de la PAO montrait son ouverture d’esprit et nous rappelait que le dessin de lettre était une alternative au dessin classique avec une approche plus graphique vers le métier que l’on ambitionnait. Il avait décidément tout compris…